Stéphanie BILLARANT
PEINTURE
LA CLAIRIÈRE INTÉRIEURE
Il y a, dans les œuvres de Stéphanie Billarant, une phrase silencieuse qui traverse trois langues — dessin, peinture, photographie — et qui parle d’un même souffle. C’est une phrase sans ponctuation, une phrase de vent et de branches, où le noir ouvre, l’or répond, et la lumière hésite comme une pensée qu’on n’a pas encore formulée.
On dit « paysage » par habitude, mais ici le paysage ne décrit pas un lieu : il s’avance comme une disponibilité. Ce que l’on voit n’est pas tant la nature que la manière dont elle nous éprouve. Dans l’histoire de l’art, le paysage est passé du décor à l’expérience ; chez Billarant, il devient une épreuve d’attention. Regarder ces images, c’est accepter d’être regardé par elles — comme lorsqu’on s’arrête en lisière et que la forêt, soudain, respire plus fort que nous.
Le dessin n’est pas l’esquisse d’autre chose, il est déjà la traversée : lignes qui cherchent, effacent, recommencent ; lignes qui inventent un chemin dans le visible. La photographie, elle, n’est pas une preuve mais un passage : un tremblement de corps, de feuilles, d’air, qui emporte la certitude des contours. La peinture recueille ces mouvements et les condense en surfaces où l’œil glisse plus qu’il ne s’accroche. Lisse, brillante, la matière renvoie la lumière comme on renvoie une question — non pour s’en défaire, mais pour la rendre plus vive. Le noir et l’or s’y répondent : le premier creuse, le second aimante ; l’un est nuit féconde, l’autre est lueur d’apparition.
Quelque chose, alors, affleure du côté du surréel — non comme un effet, mais comme une disponibilité du regard. Les formes se donnent par surgissements, les lignes prolifèrent, des silhouettes s’esquissent, se retirent : on croirait assister à la genèse d’images qui ne viennent pas de notre volonté. Il y a là l’ombre d’un automatisme doux, d’une confiance accordée à ce qui se trame sous la conscience. Non pas rêver pour fuir le monde, mais rêver pour le rejoindre autrement, par ses zones poreuses.
Philosophiquement, ces œuvres nous reconduisent à une question simple et abyssale : qu’est- ce que voir ? Voir n’est pas posséder, c’est se laisser affecter. Le paysage, ici, n’est pas un objet à distance ; il est une rencontre qui nous modifie. Nous n’entrons pas dans l’image, c’est elle qui entre en nous, et nous oblige à ralentir. Les surfaces polies, réfléchissantes, redoublent ce mouvement : elles n’offrent pas une vérité, elles font place à un dialogue. On se surprend à incliner la tête, à approcher, à reculer : l’œuvre n’est pas un mur mais un miroir hospitalier où la pensée se reforme.
Ainsi, de feuille en toile, de trace en reflet, Stéphanie Billarant compose une cartographie d’instants. Ses séries ne racontent pas des lieux ; elles relèvent des conditions d’apparition — d’une clairière intérieure, d’un souffle entre deux branches, d’un visage qui se devine dans le flux. Ce sont des images qui se souviennent de la nuit mais ne renoncent pas au jour, des images qui préfèrent la promesse au verdict.
On referme ce parcours avec l’impression d’avoir entendu un mot très ancien, murmuré dans une langue neuve : un mot qui dirait tout à la fois la matière et l’esprit, la clarté et l’énigme. C’est peut-être cela, au fond, que ces œuvres nous apprennent : que voir, c’est consentir à l’inconnu — et que, dans ce consentement, quelque chose de nous devient plus vaste.
Richard Conte, membre de l'AICA (Association internationale des critiques d'art)
Aux sources de la nature
Au commencement régnait le magma, puis l'eau, de l'eau surgirent les bactéries s'agglomérant et formant des corps prenant forme progressivement, lentement, au fil des siècles, dans une immobilité d'apparence mais grouillement secret en profondeur. De ce remugle patiemment élaboré, cette soupe primaire, jaillit le monde végétal, nourri de l'eau, mais sorti de l'eau. Impatient, combattif, déterminé, il prit possession de la terre et se répandit dans un jaillissement tumultueux et conquérant jusqu'à couvrir toute la surface de notre globe que les eaux n'avaient pas envahie.
C'est le moment que Stéphanie Billarant choisit de saisir et comme la photo ne s'y prête pas, elle reprend ses pinceaux et se laisse envahir par cette pulsion première à l'origine de toute vie. Sous son trait, éclate le bouillonnement initial, formé en une jungle dense où s'imbrique la vie, mais où on discerne en observant attentivement des éléments précis, ciselés et suggestifs : ici une plante, là un tronc, là encore un foisonnement de branches ou même une aile d'oiseau, un corps de femme, un œil... Au cœur du foisonnement des lignes, chacun voit selon son imaginaire...
Dans cette image solennelle qui se structure et ouvre l'esprit, Stéphanie place des éléments intangibles : l'eau source de toute vie et le ciel comme une espérance. Parfois aussi une chasuble ou un kimono vient rappeler la force de l'esprit en communion avec la matière vivante. Certains tableaux vibrent comme une oraison.
Conçu dans la méditation et le silence d'un atelier, riche d'un travail obstiné, cet univers est bichromique, noir et blanc ou noir et or, pour rappeler que la chose est solennelle et grave. Incroyablement précis et dense, il s'offre comme un livre essentiel à décrypter peu à peu, variant sans doute à chaque visite. Son message, structuré et foisonnant, ne cède à aucune facilité. Telle est l'artiste.
D'abord impressionnantes par leur densité, ces toiles s'apprivoisent et exigent de chaque spectateur un effort de concentration pour partager l'émotion et entrer dans la démarche en la personnalisant.
Stéphanie ne décrit pas, elle ouvre un territoire à l'imaginaire de chacun, elle est passeur de cette force luxuriante qui a fait de la terre une planète unique dans les milliards d'étoiles et planètes de l'univers et nous rappelle par ce travail qu'il convient de s'y faire une place sans l'asservir, de l'apprécier sans la domestiquer, l'aimer sans l'étreindre, la respecter sans ironie.
Elle est passeur de vie.
Antoine Georges
PHOTOGRAPHIE
« LA PEAU DES IMPALPABLES » OU LE FRANCHISSEMENT DES SEUILS »
Superbe découverte que les harmonies non imitatives qui surgissent des photographies « expérimentales » de Stéphanie Billarant. Explorant un territoire qui dégage du réalisme pour glisser imparablement dans une fantasmagorie particulière, l’artiste propose comme elle l’écrit « un voyage de l’extérieur vers l’intérieur, le passage de la frontière de le lumière pour pénétrer au cœur de la matière et traverser la peau des impalpables ». C’est bien là que tout devient intéressant. En effet, franchir la frontière, changer de corps, de lieu, de temps de matière, voici ce qui touche à notre plaisir, à notre jouissance et, en conséquence à nos possibilités d’angoisse puisque nos certitudes se voient interpellées par cette traversée.
Ce franchissement est rare. Souvent, un artiste pense franchir et faire passer un seuil mais de l’au-delà de la frontière , il ne ramène que du pareil , du « même ». Ne demeure qu’un vestige au lieu de vertiges puisqu’au sein du passage espéré la différence recherchée s’est évanouie. Stéphanie Billarant réussit à l’inverse sa quête du changement. Une « délivrance « se dégage de notre aveuglement et de notre égarement dans ce qui est pris pour le réel.
La ligne de passage inscrit chez la photographe une coupure : le voyageur ne peut plus emmener avec lui ses propres bagages, sa propre interprétation, sn propre inconscient. Tout mute. Il n’existe que de rarissimes arpents de réalité sur lesquels on ne peut même plus s’appuyer. Une étrangeté explosive défie l’affalement dans l’orthodoxe. Non seulement, le « décor » tourne mais il ouvre à un autre espace voire un autre sens.
La jouissance ne tient pas à un retour des «choses» mais à leur retournement.
Si bien, qu’à l’âcreté et à l’amertume qui désagrègent la jouissance fait place à un franchissement que l’on croyait impossible. Soudain on ne se retrouve plus du même côté de la frontière. Soumis à une étrange torsion, le regard butte
mais ensuite s’approprie des « paysages » inconnus à la lumière à la fois caverneuse et rutilante.
Stéphanie Billarant permet de rompre avec les perceptions acquises par l’habitude. Elle ne duplique jamais du semblable dans ce qui tiendrait à une sorte de complaisance. En lieu et place des habituels rituels de certitude un saut a lieu loin de ce qui est pris généralement en photographie pour des invariances. Un « pas au-delà » (Blanchot) est entamé. Dans les différentes séries de la photographe il vient à bout des clivages de l’intériorité et de l’extériorité. Passer un telle barrière n’est pas plonger du raisonnable à la folie, mais de changer la folie du croire voir à un voir même si l’artiste ne propose qu’un entrevoir. Toujours est-il qu’elle met à ma les sécurités inutiles à l’accès vers l’altérité qui seule est capable d’offrir une confrontation nourricière pour l’advenir à soi comme à celui du monde. Franchir ce seuil permet à la photographie de réellement exister par elle-même, pour ce qu’elle est et ce qu’elle peut produire de matière et d’impression lumière.
L’œuvre nous plonge aussi dans le silence, l’abandon, le lâcher prises.
Elle oblige à assumer une traversée incertaine dont l’avenir comme l’origine est une interrogation mais dont seul le franchissement permet la possibilité. Cependant faire ce que propose Stéphanie Billarant – à savoir passer outre, outrepasser – peut demeurer au-dessus des forces de ceux qui cherchent toujours dans l’image une représentation. La difficulté demeure donc aussi entière que passionnante. Il faut s’extraire de la pure illusion tant du réel que de la psyché. L’œuvre a donc valeur de transgression et d’errance. De magnifique et mystérieuse errance.
Elle oblige au sois qui tu deviens comme au soi qui tu es en acceptant la perte de repères afin de regarder du côté de l’autre ou en dedans. D’en accepter le risque pour passer la limite de notre ignorance.
Jean-Paul Gavard-Perret